"Il importe pourtant de ne pas aller trop vite, et de bien considérer le rôle que put jouer sur ces individualistes-nés leur présence au cœur du Groupe Témoignage, auprès de Le Moal, Manessier, Stahly, Varbanesco et bien d'autres encore. De ce Groupe Témoignage qui fut un rassemblement d'esprits «sans arrière-pensées, sans « société» », seulement unis par leurs affinités, d'abord formé en 1936 par les Lyonnais Léon Reymond, peintre et critique; Louis Thomas, peintre et architecte; César Geoffray, compositeur, et le poète et marchand d'art contemporain Marcel Michaud. Alors qu'ils sont encore à Lyon, et comme pour répondre à la question crûment posée par celui-ci: « Le climat provincial est-il donc à ce point vicié qu'il asphyxie dans l'œuf? ». Ils entreprennent de connaître cubisme et surréalisme, tout en se posant des questions d'ordre spirituel sur la religion, la philosophie, l'ésotérisme, qui retiennent également leur attention. A Paris, le Groupe bénéficie de l'appui du galeriste René Breteau, qui a d'abord une boutique 9 rue des Canettes, puis une galerie rue Bonaparte -lieux très fréquentés dans les années précédant immédiatement la Seconde guerre. On pouvait y découvrir les œuvres de ces artistes du Groupe Témoignage, unis par l'amitié, qui s'estimaient et échangeaient livres et idées, et dont on retrouve la trace dans la revue lyonnaise au titre si étrange « Le Poids du monde repose sur les sensibles», avec ce sous-titre facultatif précédé de points de suspension « ... malgré le poids du monde, notre cœur bat et écoute. ».
On imagine la cohésion, l'enthousiasme de ces hommes jeunes, dont les œuvres respectives sont en train de se former. On peut voir dans chacune des manifestations du Groupe des œuvres de François Stahly, l'un des membres les plus actifs. Celles également de son ami en sculpture Etienne-Martin, qui est déjà l'auteur du cubiste Abécédaire n° 1 de 1934 et de cette Femme assise de 1935 ou de La Sauterelle de ces mêmes années, préfigurant ses célèbres Nuits. Il est passionnant de voir aussi les toiles que peignent à cette époque un Jean Le Moal (Composition picassique de 1935) ou un Alfred Manessier (Les lunatiques de 1938) : ce ne sont pas encore des peintures abstraites, car elles tirent incontestablement leur construction d'un cubisme qui n'est pas sans faire songer parfois au cubisme religieux d'Albert Gleizes à la même époque, tout en comportant on ne sait quoi d'un mystère proche du surréalisme, voire d'André Masson, et dont on peut dire en tout cas qu'il provient d'une intense vie intérieure. Quant à Bertholle, il est lui aussi déjà l'auteur depuis 1934 de cette toile importante intitulée Les Fous, d'une singulière force expressionniste - d'un expressionnisme qu'il n'a pas reçu des Allemands, et qu'il a (Mme Bertholle peut en témoigner) découvert de lui-même en lui-même. Cette toile ne manquera d'ailleurs pas d'être remarquée, un jour qu'elle lui sera présentée chez Etienne-Martin, par Bissière, qui suivra méticuleusement les progrès de ce cadet qu'il estime particulièrement. Mais les autres peintures de Bertholle datant de cet immédiat avant-guerre sont proches de celles de Le Moal et de Manessier, à ceci près qu'elles tirent leur secrète vitalité certes d'une même étude du cubisme et d'une indéniable approche surréaliste, mais avec à l'arrière-plan cette admiration que Bertholle a toujours cultivée pour Jérôme Bosch, l'une des sources les plus certaines de son art. Ce sont les actes d'une inspiration vive et authentique. « Pour moi, déclare-t-il sur-le-champ, le drame pictural, c'est l'exaltation du rêve exprimée par une couleur véhémente et un graphisme aigu. » En s'arrêtant un moment à ces toiles, on se dit que tout ce qui va suivre dépendra de la recherche à la fois intellectuelle, éthique et esthétique de cette période. Préoccupations simultanées qui, à mon sens, caractériseront la plupart de ces artistes liés au Groupe Témoignage leur vie durant. "
NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE M. Jean BERTHOLLE
(1909-1996)
par
M. Guy de ROUGEMONT
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Peinture
SEANCE DU MERCREDI 26 MAI 1999



Écrire un commentaire